Le corps n’est pas qu’un véhicule : il est le dépositaire silencieux de notre histoire, un enregistreur de sensations, d’émotions et de blessures parfois oubliées.
Lorsqu’un traumatisme survient dans l’enfance — qu’il soit brutal, répété ou simplement conditionnant — notre cerveau peut oublier, mais le corps, lui, se souvient.
Ces traumas peuvent s’ancrer profondément dans nos tissus, avant de conditionner notre réaction au monde, influencée par un système nerveux dysrégulé.
1. Trauma d’enfance et corps : quand la mémoire s’ancre
Les expériences traumatiques de l’enfance activent massivement notre amygdale, déclencheur de la réponse combat-fuite-sidération.
Si l’événement est trop intense, incomplet ou mal traité, ce circuit reste activé, bloqué dans le corps : tensions musculaires, raideurs, douleurs inexpliquées, troubles digestifs, insomnies… autant de signes que le passé continue de vivre en nous
Le système nerveux autonome (SNA) — notamment via le nerf vague et l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien — devient irrégulier, oscillant sans cesse entre hyperactivation (angoisse, vigilance excessive) et hypoactivation (dissociation, engourdissement).
Ce déséquilibre rend notre vie très réactive : un mot, un geste, une situation anodine suffit à déclencher une réaction disproportionnée.
2. Accompagner le mouvement : chemin de libération
Accueillir son corps, c’est oser réveiller ce qui a été figé, en toute bienveillance.
Les thérapies somatiques (somatic experiencing, sensorimotor psychotherapy, bioénergie, brainspotting…) visent justement à activer le corps, puis laisser se libérer ce qu’il enferme.
a. Mouvement conscient et libération neurogénique
Des exercices simples : étirements, secousses spontanées, tremblements libérateurs.
Le corps termine ce qui avait été interrompu lors du trauma — un réflexe de fuite ou de défense inabouti — et libère l’énergie stockée, apaisant le SNA.
Cette pendulation progressive (titration) rééduque notre capacité à rester présent, même face à l’émotion.
b. Respiration et présence
La respiration profonde, cohérente, stimule le nerf vague, pivot du système parasympathique. Par exemple, l’allongement de l’expiration aide à rééquilibrer le rythme cardiaque et induit un état de repos.
En combinant souffle et mouvement, on instaure un dialogue entre le corps et le système nerveux, ouvrant la voie à une régulation authentique.
c. Approches dédiées : neurodanse, intelligence relationnelle, yoga, brainspotting, EMDR
- Neurodanse : pratique libre du mouvement dansée, intuitive, où le corps est invité à s’exprimer sans contrainte.
Elle permet une reconnexion profonde au corps et aux émotions, une libération énergétique et une régulation du système nerveux par le plaisir, le rythme et la fluidité. La neurodanse intègre la conscience corporelle, le souffle, la musique et la spontanéité pour restaurer une forme d’élan vital souvent bloqué par les traumas. - Intelligence relationnelle : cette approche repose sur la capacité à entrer en lien en conscience avec l’autre, en activant des circuits de sécurité relationnelle.
Elle permet d’explorer les blessures d’attachement, les réactions de protection (comme la fuite, la fermeture ou l’agressivité) et de recréer des liens sécures, réparateurs.
Dans un cadre thérapeutique, elle aide à revisiter en douceur des situations anciennes où le lien a été rompu ou insécurisant, et à restaurer une capacité de présence, de co-régulation et de confiance. - Yoga somatique ou trauma-sensitive yoga : mouvements lents, attention portée aux sensations internes, ancrage par la respiration.
- Brainspotting : méthode innovante où l’on se concentre sur un point visuel lié à la charge traumatique, permettant de déverrouiller la mémoire somatique sans avoir à verbaliser l’événement.
- EMDR : en mobilisant le cerveau par stimulation bilatérale (yeux, sons, tapotements), cette approche permet une intégration neuronale des souvenirs traumatiques, déconnectant l’émotion liée au souvenir et apaisant l’amygdale.
3. Réécrire notre système nerveux par la neuroplasticité
Notre cerveau reste plastique à tout âge : c’est une formidable opportunité pour redéfinir nos circuits de réaction. En associant mouvement conscient, respiration et neuro du trauma, on crée de nouveaux chemins neuronaux, plus apaisants et connectés — ouverture à la sécurité, à la régulation émotionnelle et à la résilience.
Par exemple, EMDR désactive l’association amygdale–mémoire traumatique, permettant au système parasympathique de reprendre sa place. De même, pratiquer régulièrement des exercices somatiques ou du yoga renforce la communication entre cortex préfrontal (régulation, jugement) et amygdale, améliorant la réponse au stress.
4. Un processus en douceur
Ce chemin ne se fait pas en un jour : il s’agit de respecter son rythme, écouter sans forcer, et avancer étape par étape :
- Créer un cadre de sécurité : respirer, ressentir son ancrage, s’autoriser à être.
- Observer ses réactions internes : tensions, frissons, nœuds.
- Bouger selon le besoin : étirements, tremblements, oscillations douces.
- Réintégrer les sensations : accueillir les émotions libérées, sans jugement.
- Répéter : chaque séance réaffirme la capacité du corps à revenir au calme.
5. Pourquoi parler de tout cela ?
Souvent, nous appelons cela « réagir de manière exagérée »… mais la réalité, c’est que le corps agit parce qu’il sait, avant même que la conscience ne comprenne.
Quand un simple stress déclenche une décharge émotionnelle, ce n’est pas un « défaut », mais un signal corporel : « quelque chose en moi est encore en alerte ».
Considérer ce message comme un cadeau change tout : le corps nous dit où ça reste coincé. En l’écoutant, nous entrons en dialogue, nous aidons le corps à revisiter en sécurité ce qui n’a pas été traité à l’époque.
En accompagnant le corps à re-vivre en présence ce qui a été vécu seul dans le passé, nous offrons à nos cellules la permission de reconnecter, transformer et libérer.
Un message neuronal ancien réécrit, un circuit qui retrouve sa fluidité.
6. En pratique : petit guide d’écoute et de mouvement
Voici une séquence simple pour commencer à écouter son corps, à libérer doucement ce qui y est ancré, et à redonner à son système nerveux la capacité de s’apaiser naturellement :
- Préparation
- S’installer dans un lieu calme.
- Respirer profondément pendant 5 respirations.
- Scan corporel et respiration
- Installer une main sur le ventre, une sur la poitrine.
- Observer la montée/descente de la respiration pendant 2 minutes.
- Mouvement sensoriel
- Porter attention aux zones de tension.
- Laisser le corps répondre : étirement, ondulation, vibration.
- Pas de rythme précis, mais un mouvement guidé par le ressenti.
- Tremblements et pendulation
- Si un tremblement spontané apparaît, le laisser se métamorphoser.
- Si ce n’est pas spontané, inspirer profondément, expirer en relâchant, inviter le corps à bouger.
- Ancrage
- Revenir à la respiration.
- S’ancrer : appui au sol, contact avec les pieds, douceur.
- Clôture
- Reposer le corps.
- Noter, dans un carnet, ce qui a émergé : sensations, émotions, images.
- Se donner 5 minutes de silence ou de musique douce.
7. Un exemple personnel de libération
Il m’est arrivé, sans le savoir, de revivre un évènement traumatique de mon enfance lors d’une situation du quotidien.
Ce qui semblait anodin a soudainement activé une réaction intense dans mon corps — j’étais complètement prise dans mon système sympathique : cœur qui s’accélère, souffle court, panique intérieure.
Heureusement, j’ai pu être accompagnée à revisiter ce trauma.
Mais cette fois-ci, je n’étais pas seule.
J’étais vue, entendue, soutenue.
Pendant la séance, mon corps a pris le relais : j’ai pu me coucher au sol, m’étirer, me mettre sur le ventre, sortir du cabinet, marcher pieds nus sur la terre, et même dormir quelques minutes, en conscience. Tout cela a été fait dans une grande sécurité.
Je suis sortie de cet accompagnement épuisée, incapable de faire quoi que ce soit.
Mais le lendemain, j’avais l’impression d’avoir mué.
Comme si quelque chose de profond s’était défait à l’intérieur.
Un vieux nœud, une charge ancienne, avait trouvé son chemin vers la libération.
C’est cela aussi, écouter son corps : lui permettre de revivre ce qui a été vécu seul, mais cette fois accompagné(e), pour enfin le relâcher.
En conclusion
- Les traumas de l’enfance s’ancrent dans le corps, ajustant le système nerveux à survivre plutôt qu’à vivre.
- Le mouvement conscient, la respiration, les approches somatiques permettent de libérer l’énergie figée, de créer des nouveaux circuits neuronaux et de restaurer la régulation nerveuse.
- Le corps agit comme un guérisseur actif : il sait ce qu’il a vécu et comment s’en libérer si nous l’accompagnons avec présence.
- Écouter son corps, c’est lui offrir un espace de soin où il peut revisiter ses mémoires, et où le passé se réécrit, en douceur, dans notre système nerveux.