Il y a en moi des peurs anciennes, discrètes, silencieuses, mais tenaces.
Des peurs que je ne vois pas toujours, qui dorment dans l’ombre de mon histoire, et qui, sans que je m’en rende compte, influencent encore mes choix.
Quand je décide d’avancer, elles me retiennent.
Quand je veux aimer, elles se dressent pour me protéger de ce que je crois, au fond de moi, encore dangereux.
Ces peurs ne sont pas nées aujourd’hui : elles viennent de mon enfance, de ce que je n’ai pas compris, de ce que j’ai codé pour survivre.
Lorsque quelque chose me dérange, je crois réagir en adulte.
Mais souvent, c’est l’enfant blessé en moi qui s’exprime, celui qui crie de toutes ses forces qu’il ne veut pas être abandonné.
Cet enfant intérieur, longtemps ignoré, n’a jamais cessé de parler.
Il chuchote à travers mes réactions disproportionnées, mes peurs soudaines, mes blocages invisibles.
Et tant que je ne l’écoute pas, il continuera à le faire.
Ma personnalité, au fil du temps, est devenue un bouclier.
Un rempart que j’ai forgé très jeune, quand je ne comprenais pas pourquoi l’amour pouvait faire si mal, pourquoi la sécurité semblait si fragile.
Alors, sans le savoir, j’ai relié l’amour à la douleur.
J’ai associé la sécurité au silence.
Et pour être aimée, pour rester en lien, j’ai appris à disparaître.
À être sage, à être forte, à ne pas déranger.
Aujourd’hui encore, je m’étonne parfois de ne pas être vue.
Je confonds prudence et sagesse.
Je confonds adaptation et renoncement.
L’enfant en moi refuse de revivre ce vide, cette absence, ce sentiment d’être seule face au monde.
Le besoin de tout maîtriser, ce besoin si intense de tout comprendre, de tout anticiper, est en réalité un vieux cri.
Un cri ancien qui dit : « Ne me laisse pas seule. »
J’ai grandi.
J’ai appris à raisonner, à mettre des mots sur mes émotions, à paraître forte.
Mais je n’ai pas libéré cet enfant blessé.
Je l’ai enfermé sous des couches de logique, sous des années à répéter : « Tout va bien. »
Pendant que mon esprit répétait ce mantra rassurant, mon corps, lui, se souvenait.
Le corps ne ment jamais.
Il porte en lui la mémoire des absences, des tensions, des silences lourds, des regards durs.
Mais il se souvient aussi d’une parole douce, d’un geste tendre.
Il garde tout, dans sa chair, dans ses cellules, dans ses tremblements.
Aujourd’hui, je comprends que ce n’est pas l’événement lui-même qui m’a marquée.
C’est le sens que j’ai donné à cet événement.
C’est l’histoire que j’ai écrite pour me protéger.
Et si je pouvais changer ce sens ?
Et si, au lieu de dire « j’ai été rejetée », je disais « j’ai survécu » ?
Et si l’abandon n’était pas une fin mais un passage ?
Et si ce que je croyais être une cassure était en réalité une renaissance en devenir ?
L’amour est une énergie qui circule.
Ce n’est pas une récompense, ce n’est pas un dû : c’est un souffle de vie qui m’appartient.
Et cet amour, mon enfant intérieur le mérite autant que moi.
L’enfant blessé n’est pas une faiblesse.
Il est mon gardien le plus fidèle, celui qui a protégé mon cœur quand je n’avais pas les armes pour comprendre ou résister.
Il mérite que je l’écoute, non pour le faire taire, mais pour l’aider à guérir.
Je n’ai pas à réparer ce que j’étais.
Je n’ai pas à effacer cette enfant en moi.
Je dois honorer celle que je suis devenue, et cela commence par écouter ce petit être avec tendresse.
Guérir, c’est donner du sens.
Guérir, c’est oser plonger dans ce qui tremble encore en moi sans chercher à l’étouffer.
Guérir, ce n’est pas comprendre avec la tête, c’est ressentir avec le cœur.
Chaque blocage, chaque douleur, chaque insomnie est un message de cet enfant intérieur.
Chaque symptôme est une main tendue, un appel à revenir vers soi.
Ce que la conscience refoule, l’inconscient le met en scène.
Je veux avancer.
Je veux aimer.
Mais je répète encore les anciens scénarios, guidée par des programmes écrits jadis pour survivre, non pour vivre.
Ces programmes m’ont sauvée, ils ont protégé mon intégrité.
Mais aujourd’hui, ils freinent mon élan vital.
Je minimise mes besoins, je maquille mes blessures, mais la véritable force commence là :
Quand j’ôte les masques.
Quand je peux dire :
« Oui, j’ai eu peur. Oui, j’ai souffert. Mais maintenant, je suis prête à réapprendre. »
Prête à dire non sans crainte d’être abandonnée.
Prête à poser mes limites sans honte.
Prête à demander sans peur du rejet.
L’enfant en moi a été conditionné à se taire pour exister.
À ne pas déranger pour être aimé.
Ce ne sont pas des croyances : ce sont des réflexes de survie.
Je suis restée trop longtemps en alerte, prête à me défendre, à fuir, à me faire toute petite pour ne pas déranger.
Il est temps d’apprendre un autre langage.
Rester avec ce qui tremble en moi, sans fuir, sans juger.
Je n’ai pas besoin de me réparer.
Je n’ai pas besoin de devenir une autre.
J’ai juste besoin de me retrouver, telle que je suis, et d’accueillir cet enfant intérieur avec patience et douceur.
Il y a des jours où je me sens fragile, vulnérable, fatiguée d’essayer.
Avant, je forçais.
Je voulais aller mieux tout de suite, comprendre, guérir à tout prix.
Aujourd’hui, je fais autrement.
Quand je ne vais pas bien, je m’autorise à ralentir.
À m’arrêter.
À ne pas produire, à ne pas avancer, à ne pas chercher des solutions immédiates.
Je reste simplement avec moi, dans cet état brut et authentique.
Je m’offre ce que je n’ai pas toujours reçu : de la présence.
Je m’assieds.
Je ferme les yeux.
Je respire doucement.
Et j’écoute.
J’écoute sans essayer de modifier ce que je ressens.
J’écoute sans vouloir réparer, sans vouloir faire mieux.
Je laisse mon corps exprimer ce qu’il a à dire.
Parfois, c’est une boule au ventre.
Parfois, une gorge serrée.
Parfois, un vide immense.
Et c’est ok.
Je ne combats pas.
Je ne nie pas.
Je reste là, dans la présence nue de ce qui est.
Je crée en moi un espace de sécurité, un refuge, un écrin de tendresse.
Ce geste simple — ralentir et écouter — est devenu pour moi une forme d’amour profond.
Un rendez-vous sacré avec mon être tout entier.
Ce n’est pas en courant que l’on guérit.
C’est en s’arrêtant.
C’est en tenant la main de l’enfant intérieur qui, longtemps, a eu peur d’être seul avec ses émotions.
Quand je m’autorise à ralentir, je répare des absences anciennes.
Je dis intérieurement :
« Je suis là. Je t’écoute. Je ne te laisse plus seule. »
Et alors, quelque chose en moi se dénoue.
Sans effort.
Sans volonté.
Juste parce que j’ai choisi de rester, au lieu de fuir.
De ralentir, au lieu de forcer.
De ressentir, au lieu de comprendre.
Je ne suis pas un problème à résoudre.
Je suis une histoire en train de s’écrire, avec ses silences, ses pauses, ses respirations.
Je suis une traversée.
Et chaque fois que je m’écoute ainsi, je me rassemble un peu plus.
Je redeviens entière.